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Les soins vétérinaires:
L'anthropomorphisme thérapeutique
Il n’existe pas un seul
animal qui peut comprendre et apprécier ce qu’on lui fait subir dans un
milieu hospitalier. Les animaux malades qui séjournent dans une clinique
vétérinaire sont en général peu coopératifs, et les incidents fâcheux
sont nombreux. Les odeurs et les bruits non familiers, la silhouette et
la voix des intervenants, la couleur de leur sarrau et la présence
d’autres animaux leur font peur. L’hyperexcitation, les aboiements et
les hurlements de détresse, les mictions et les défécations émotives
incontrôlables, la crainte et la soumission excessive, les
manifestations de domination sont la norme dans ce genre
d’environnement. La contention est de rigueur et les animaux de
caractère dominateur comme Lucky (voir l’histoire de Lucky le
malchanceux dans la section extrait) et ceux qui sont mal socialisés ne
coopèrent jamais. Le vétérinaire et son personnel de soutien sont
exposés quotidiennement aux morsures, aux coups de griffes et à
l’agressivité des animaux.
Le stress associé aux
traitements médicaux et chirurgicaux, électifs, préventifs et curatifs,
soulève certaines questions sur l’efficacité de ceux-ci, sur leur valeur
et sur leur cohérence, même s’ils aboutissent à quelque résultat.
L’effet du stress sur
le fonctionnement de l’organisme et sur la maladie est en effet de mieux
en mieux connu, et grâce aux progrès techniques en médecine, il est
souvent possible de l’atténuer. Malgré tout, un nombre indéterminé
d’animaux succombent à cause du stress. Les animaux sont examinés et
traités avec dureté, selon par des procédures parfois très douloureuses
et traumatisantes qui ne peuvent que limiter le succès des
interventions, voire aggraver l’état de certains malades.
Prenons le cas du chat.
Celui-ci a, logées entre le nez et les oreilles, des glandes qui
sécrètent des phérormones qu’il répand, pour se sécuriser, un peu
partout dans la maison, en se frottant la face sur les objets
environnants. L’hospitalisation, qui fait qu’il se trouve brutalement
isolé dans une cage stérile sans odeur familière, est une atteinte très
grave à son sentiment de sécurité et un événement extrêmement
traumatisant. On peut du reste considérer, pour le chat et pour les
individus de plusieurs espèces, y compris le chien, un simple séjour en
pension comme un acte d’une grande cruauté.
Le chat est en fait un
animal d’une très grande sensibilité émotive. Il réagit fortement au
moindre changement de température et au plus petit tremblement de terre.
Les changements climatiques reliés aux équinoxes de printemps et
d’automne ont des répercussions méconnues sur son bien-être. L’anxiété
joue un rôle de mieux en mieux connu dans la genèse et l’aggravation de
certaines maladies du chat telle l’inflammation de la vessie (cystite
interstitielle), par exemple.
Buffington, une
chercheuse américaine, s’est sérieusement interrogé dans le cas du chat,
sur la valeur médicale des analyses de l’urine obtenue en clinique. Le
stress influe également sur les paramètres sanguins, et un simple voyage
en auto de deux heures, une attente avant la consultation peuvent
fausser les résultats des analyses de sang. L’hospitalisation a aussi
des répercussions dont les manifestations peuvent être mal interprétées
et donner lieu à un diagnostic erroné.
Par ailleurs, la
manipulation musclée et l’application intempestive de procédures
médicales douloureuses, comme le cathétérisme urinaire, les piqûres,
l’acupuncture, la mise en place d’un transfuseur, etc., peuvent être
considérés, du point de vue de l’animal, comme une atteinte au
bien-être. À la maladie s’ajoute ainsi l’anxiété que suscitent des soins
dont l’animal ne peut saisir les raisons.
Les plus dociles, les
plus soumis et les mieux socialisés sont souvent les plus dépendants et
les plus sensibles à la séparation d’avec le maître. Il n’est pas rare
que ces animaux hyperdépendants et dénaturés fassent une dépression
réactionnelle grave à la suite d’une hospitalisation.
Certains arrêtent
totalement de manger et de boire pendant leur séjour à l’hôpital et il
faut les nourrir de force. Le chat anorexique est particulièrement sujet
(dans certains cas) à un engorgement du foie, presque irréversible (lipidose
hépatique), une affection très grave bien connu des vétérinaires. Les
épisodes d’encoprésie (défécation sur le lieu de couchage) et d’énurésie
(urine sur le lieu de couchage) sont très fréquents et signalent un état
d’anxiété hors du commun.
Les soins dentaires
Un autre acte
vétérinaire en apparence anodin est aussi susceptible de provoquer un
traumatisme chez l’animal; il s’agit des soins dentaires, une pratique
qui connaît depuis quelques années un essor considérable surtout à cause
de la domestication et du régime alimentaire des animaux (voir chapitre
suivant). Soucieux de la bonne dentition des animaux, les vétérinaires
consciencieux multiplient donc les détartrages et les interventions
dentaires douloureuses, sans penser aux conséquences émotives
désastreuses de toutes ces interventions.
Prenons encore le cas
du chat à qui le maître veut faire nettoyer les dents. Il lui faut
d’abord l’attraper et le mettre dans une cage, entreprise pas toujours
facile, car si l’animal a déjà vécu l’expérience, il se doutera de ce
qui l’attend. Il faut ensuite le transporter en voiture à la clinique où
un étranger le prend en charge en vue de le soumettre à une série
d’interventions totalement incompréhensibles pour lui.
Il sera, dans un premier temps, examiné sous toutes les coutures, puis
mis dans une cage stérile sans aucune odeur familière. Il y aura bien
souvent, dans la cage voisine, un chien comme Lucky qui aboie, victime,
lui aussi, de nos bonnes intentions.
Dans un deuxième temps,
on lui injectera, pour le tranquilliser ou le paralyser, par voie
intramusculaire, une dose de
Kétamine,
un produit extrêmement douloureux. Pour se protéger des réactions
violentes, le vétérinaire enroulera le chat dans une couverture et son
assistant le maintiendra par la force. La peur et l’anxiété seront
parfois tellement intenses que le chat urinera et déféquera sur la
table. Par ailleurs, ce médicament paralyse le patient, mais il n’a pour
ainsi dire aucune action analgésique.
Il retournera enfin chez lui, complètement traumatisé.
Je fais ici une
parenthèse pour parler de l’emploi de ce médicament qu’est la Kétamine
et des médicaments en général. Les vétérinaires peu scrupuleux peuvent
pratiquer des interventions très douloureuses, comme le dégriffage et la
castration, en n’utilisant que cette drogue comme agent anesthésique. Il
est à noter que, dans ses normes de pratique vétérinaire, l’Ordre des
Médecins Vétérinaires du Québec interdit l’usage de cette seule
substance pour des chirurgies de ce genre. Cependant il n’est pas facile
de concrétiser cette interdiction, car il n’y a aucun moyen d’en
vérifier le respect. L’animal récalcitrant est mis dans l’impossibilité
de réagir, mais il sent très bien et il est conscient de ce qu’on lui
fait. Il est ensuite remis en cage complètement abasourdi, loin des
siens et de son environnement. De retour chez lui, encore sous le choc,
il sera forcé, pour les prochains cinq à dix jours, parfois plus, à
ingurgiter un liquide ou une pilule infectes que son maître lui
administrera de peine et de misère.
Les médicaments pour
usage vétérinaire ne sont pas, sauf exception, conçus pour les animaux,
mais bien pour les êtres humains. L’administration des médicaments est
problématique pour bien des propriétaires, surtout s’il s’agit d’une
maladie chronique qui nécessite un emploi continu. Ils ne sont pas d’une
habileté égale et beaucoup ont peur de donner une injection, comme dans
le cas de diabète, ou d’administrer un comprimé ou un liquide par la
bouche. Les animaux sont rarement coopératifs et ne comprennent pas le
but de cette procédure. Les fabricants de produits pharmaceutiques
tiennent peu compte de ce facteur, de sorte que la grosseur des
comprimés et leur goût, tout comme celui des préparations liquides,
compliquent passablement le traitement. À ma connaissance, aucune étude
sérieuse n’a été menée pour mesurer l’importance réelle de cet élément
en relation avec l’échec thérapeutique, l’abandon du traitement ou
l’euthanasie d’un animal.
Par ailleurs, les
sollicitations du maître qui est préoccupé par l’état de santé de son
animal, son attention constante, son inquiétude et les émotions
négatives qu’il projette ne font que rendre l’animal encore plus anxieux
et retarder sa guérison.
Il est surprenant et tout à fait à l’honneur de l’instinct de survie des
animaux qu’ils arrivent à surmonter tous ces handicaps.
Pour en revenir à notre
chat, l’expérience aura été tellement traumatisante, qu’une seule visite
chez le vétérinaire, un seul séjour resteront gravés à jamais dans sa
mémoire. Une visite future déclenchera une grande détresse émotive.
Certains chats ne sortent que pour aller chez le vétérinaire et ils
reconnaissent facilement, à la vue de certains objets comme la cage ou
une serviette, tous les signes d’une visite imminente qu’ils
appréhendent avec beaucoup d’anxiété et qu’ils tentent en vain d’éviter.
Les exotiques
Les espèces moins
familières, en grande majorité sauvages, arrivent en consultation dans
un état de santé précaire. Les propriétaires, qui ne connaissent à peu
près rien des animaux qu’ils gardent captifs, éprouvent beaucoup de
difficultés à déceler les symptômes parfois très subtils de la maladie.
De plus, pour compliquer les choses, certaines espèces comme les oiseaux
possèdent un mécanisme de survie naturel qui les incite à cacher, au
prix d’un effort qui taxe leurs réserves d’énergie, toute faiblesse. Un
animal sauvage qui présente un signe de maladie est déjà gravement
malade lorsqu’il arrive en clinique et, dans le contexte médical actuel,
la maladie et l’hospitalisation de ces animaux équivalent presque à leur
mise à mort. La grande majorité des espèces exotiques (tortues, oiseaux,
serpents, lapins, rongeurs, etc.) ne reçoivent jamais de soins et ne
sont amenés chez le vétérinaire que pour se faire détruire. Ces animaux
ont peu de valeur marchande et ceux qui les achètent, sauf exception, ne
tiennent pas, pour des raisons diverses, à dépenser pour les faire
soigner.
Couper les griffes
Un acte à première vue
simple, couper les griffes d’un chien, peut être extrêmement
traumatisant. La domestication ne leur permet pas de les user
normalement et lorsqu’elles sont trop longues, ils ont de la difficulté
à marcher et le bruit sur plancher dérange. Il y a dans la griffe un
vaisseau et un nerf, et lorsqu’on coupe une griffe, on ne coupe pas un
ongle inerte, comme chez les humains, mais on écrase le bout du doigt ;
lorsqu’on coupe la griffe trop court, comme cela arrive fréquemment,
c’est comme si on coupait littéralement le bout du doigt. Il s’ensuit
une hémorragie parfois très profuse, et cette expérience est tellement
douloureuse qu’aucun chien, à moins d’être excessivement soumis, ne se
laisse faire. Il faut souvent recourir à la force et même aux sédatifs
pour les maîtriser. Certains éleveurs pas trop scrupuleux, pour préparer
leurs animaux à une exposition, coupent très court les griffes de leurs
protégés et les laissent saigner dans leur cages toute la nuit.
Les jeunes enfants
humains sont souvent comparés aux animaux, car ils ne comprennent pas
non plus pourquoi ils sont soignés, mais la comparaison s’arrête là. Les
enfants humains bénéficient tout de même de certains avantages que ces
enfants-là n’ont pas.
Les parents sont
autorisés à accompagner leurs enfants malades à l’hôpital et on met
souvent une chambre à leur disposition. On offre même aux enfants dans
certains hôpitaux la compagnie d’un animal thérapeute pour soulager leur
anxiété. Les jeunes patients sont rarement laissés sans attention et
sans soins pendant de longues heures, encore moins pendant des journées
et des nuits entières. Les cliniques vétérinaires qui possèdent le
personnel de soutien nécessaire pour surveiller les animaux la nuit et
les jours fériés sont peu nombreuses, et sont même l’exception.
De plus, hormis dans
les hôpitaux psychiatriques et les foyers pour gens âgés et séniles, il
est difficile de concevoir que des humains puissent être traités avec
autant d’insensibilité et de brutalité que les animaux. Ils ne sont pas
systématiquement muselés, attrapés au lasso, immobilisés par les
oreilles ou la peau du cou, ou tenus écrasés sur une table. Les humains
ont de plus la capacité de surmonter leurs craintes et de coopérer
volontairement.
Enfin, l’espoir et les
notions abstraites se rapportant à la religion, qui permettent aux êtres
humains de se battre contre l’adversité, sont de toute évidence absents
chez les animaux. Ceux-ci n’ont pas non plus la capacité intellectuelle
de comprendre le sens de toutes les interventions douloureuses et les
espèces plus sauvages, encore moins. Ils ne peuvent que sentir une
menace à leur bien-être et à leur survie que seuls les plus soumis et
dressés (et il y en a) vont endurer bien malgré eux.
En résumé, les animaux
tolèrent mal qu’on les muselle, qu’on les attache, qu’on les enferme,
qu’on les pique, qu’on leur mette des bandages, qu’on les gave de
comprimés et qu’on leur lave les dents.
Bien qu’ils donnent
quelque résultat, du point de vue de l'animal, les soins vétérinaires
sont un sévice additionnel à ajouter à une longue liste d’abus. Comment
ces enfants, quand on y pense bien, peuvent-ils interpréter autrement
ces interventions médicales ? Comment peuvent-ils savoir que nous
voulons les soigner et les guérir ? Ces sentiments égocentriques donnent
lieu, dans le cas des animaux très malades et des animaux âgés, à un
acharnement thérapeutique qui vient achever cruellement toute une vie au
service de l’homme.
Les bêtes subissent
notre affection et nos sollicitations contre nature toute leur vie, mais
nous oublions bien trop facilement qu’elles ne nous ont rien demandé.
Nous les exploitons même à travers les soins que nous leur administrons.
C’est à se demander à qui ces soins font le plus plaisir. N'est-il pas
absurde de les rendre malade d'une main puis de tirer vanité à les
soigner de l'autre ? |